Dickens


Dickens était un lecteur beaucoup plus professionnel. Sa version du texte – le ton, l'emphase, jusqu'aux suppressions et amendements destinés à mieux adapter l'histoire à l'expression orale – convainquait tout le monde qu'il pouvait y avoir qu'une seule et unique interprétation. Cela devint évident au cours de ses fameuses tournées de lecture. La première grande tournée, commencée à Clifon pour s'achever à Brighton, comprenait environ quatre-vingt lectures dans plus de quarante villes. Dickens lisait dans des entrepôts, des salles de réunions, des librairies, des bureaux, des halles, des hôtels et des pavillons de villes d'eaux. Devant un pupitre élevé, devant un plus bas ensuite, pour permettre à ses auditeurs de mieux voir ses gestes, il les encourageait à s'efforcer de ressembler à un "petit groupe d'amis réunis pour entendre raconter une histoire". Le public réagissait comme Dickens le souhaitait. Un homme pleura ouvertement et puis "se couvrit le visage des deux mains et s'effondra sur le dossier du siège devant lui, tout secoué par l'émotion". Un autre, chaque fois qu'il devinait qu'allait réapparaître un certain personnage, "riait et s'essuyait à nouveau les yeux, et poussait quand celui-ci arrivait une sorte de cri, comme si c'en était trop pour lui". Pline aurait approuvé.


Un tel effet n'était pas obtenu sans peine ; Dickens avait passé au moins deux mois à travailler à sa diction et à ses gestes. Il avait noté ses réactions. Dans les marges de ses "livres de lecture" – des exemplaires préparés en vue de ces tournées –, il avait inscrit des consignes pour se rappeler le ton à employer : "Joyeux... Sévère... Pathétique... Mystère... Rapidement...", ainsi que les gestes : "Tendre un bras vers le sol... Montrer du doigt... Frémir... Regard éperdu de terreur..." Il remaniait certains passages en fonction de l'effet produit sur l'auditoire. Toutefois, comme le note un de ses biographes, "il ne jouait pas les scènes mais les suggérait, les évoquait, les suscitait. En d'autres termes, il restait un lecteur, et non un acteur. Sans maniérisme. Sans artifice. Sans affectation. Il parvenait à obtenir des effets surprenants avec une économie de moyens qui lui était tout à fait personnelle, et on avait donc l'impression qu'en vérité les romans eux-mêmes parlaient par sa bouche." Après la lecture, il ne répondait jamais aux applaudissements. Il saluait, quittait la scène et changeait des vêtements trempés de sueur.




Alberto Manguel